Le matin où une éleveuse de Camargue m’a tenu tête sur le terme biodiversité

mai 20, 2026

Éleveuse de Camargue défiant sur la biodiversité au lever du soleil dans un paysage naturel humide

L'odeur de vase m'a sauté au nez devant le Mas de la Tour, quand j'ai posé un genou dans la terre noire. Depuis du côté d'Angers, je suis parti 6 heures 35 en Camargue pour suivre cette matinée de terrain. J'ai été frappé par le silence entre deux envols, puis par ses doigts qui montraient une empreinte d'aigrette dans la boue.

Ce qui m’a poussé à aller sur le terrain avec elle ce matin-là

En tant que Rédacteur indépendant spécialisé en transition écologique pour médias locaux, j'ai passé la semaine précédente à jongler entre mes notes et les trajets d'école de mes enfants, 7 et 10 ans. J'ai 40 ans, 12 ans de métier, et je publie encore près de 15 articles éditoriaux par an. Cette fois, je voulais quitter mon bureau pour voir ce que valait le mot biodiversité quand il collait aux bottes. Mes carnets de terrain de 2019 commençaient à sentir le papier humide, et ça m'a remis les idées en place.

Depuis mes années comme Rédacteur indépendant spécialisé en transition écologique pour médias locaux, je sais que les mots larges finissent par masquer le réel. Mon Master en Sciences de l'Environnement (Université d'Angers, 2008) m'a appris à me méfier des définitions trop lisses. Je lisais déjà des repères de l'Agence de la Transition Écologique (ADEME) pour d'autres sujets, et je gardais en tête cette idée simple. Sur le terrain, un mot n'a de poids que s'il se laisse toucher, regarder, contredire.

Avant de partir, je m'étais fait une image très propre de la rencontre. Je pensais prendre trois notes, faire deux photos, puis rentrer avant midi. J'avais même glissé un carnet neuf dans la poche de ma veste, comme si cela suffisait à me préparer. Au fond, j'attendais surtout un échange poli et une promenade tranquille.

Je n'avais pas imaginé qu'elle me couperait dès la première minute. Je l'avais lue comme une éleveuse du coin, pas comme quelqu'un capable de me tenir tête sur un mot. J'avais été trop confiant, et ça m'a servi de rappel. Quand on arrive avec des idées rangées, le marais les déplace vite.

Ce matin-là, à genoux dans la boue, j’ai compris que la biodiversité c’est vivant et par moments rugueux

À genoux dans la boue, j'avais la terre froide sous les rotules et une fine couche de sel sur les lacets. Le vent venait de l'étang du Vaccarès, et il piquait les joues à chaque rafale. L'odeur d'algues mêlée à la vase restait accrochée au fond de la gorge. Elle s'est penchée, sans se presser, et a posé son index à trois centimètres d'une trace d'aigrette. Le moindre geste comptait, même le bruit de sa botte quand elle pivotait sur le sol humide.

Quand j'ai parlé de biodiversité comme d'un grand mot pratique, elle m'a repris d'une voix sèche. Elle m'a dit que le mot servait à tout et à rien, si je ne regardais pas les oiseaux, les insectes, l'eau et la manière dont le troupeau passait. J'ai d'abord serré mon stylo, un peu vexé, puis j'ai été convaincu par sa façon de pointer la matière du terrain. Pas par un discours. Par une empreinte nette, par une plume collée à un buisson, par une flaque où l'on lisait encore la vie de la veille.

Elle m'a montré comment elle distinguait une trace fraîche d'un passage déjà écrasé. La différence se voyait dans le bord de l'empreinte, encore franc ou déjà effiloché par le vent. Ici, une marque pouvait tenir 2 marées, par moments moins si le sable revenait vite. Elle m'a fait toucher le fond avec l'ongle, juste pour sentir si la surface avait pris la croûte du matin. Ce détail-là m'a parlé plus fort qu'un tableau de chiffres.

Je n'avais pas compris non plus le lien avec son travail d'éleveuse. Ses bêtes n'étaient pas là à côté du marais, elles faisaient partie du décor vivant. Quand le troupeau passait au bon moment, il laissait des zones rases où certains oiseaux venaient fouiller. Elle m'a parlé de ses clôtures mobiles, de ses passages courts, de ses parcelles laissées au repos 1 semaine quand le sol restait trop humide. Là, j'ai vu la Camargue autrement. Pas comme une carte postale, mais comme un équilibre fragile entre herbe, eau, pas et bec.

Ce qui m'a aussi surpris, c'est la précision de ses gestes. Elle repérait la direction d'un pas, la profondeur d'une griffe, puis elle levait les yeux vers la ligne d'eau. Moi, je notais trop vite et je ratais les détails simples. Elle, elle lisait le marais comme on lit un visage fatigué. Mon travail de Rédacteur indépendant spécialisé en transition écologique pour médias locaux m'a appris à regarder les contextes, mais là, je regardais encore trop large.

Quand j’ai voulu simplifier, elle m’a rappelé que la nature ne se laisse pas faire

Quand j'ai essayé de résumer tout ça en une phrase propre, elle m'a coupé net. Elle m'a dit que la nature ne rentre pas dans mes formulations de bureau. J'ai voulu répondre, puis je me suis tu. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Elle m'a montré un coin de terre piétinée, puis une autre zone restée plus souple, et elle a insisté sur ce contraste comme sur une preuve.

Je me suis retrouvé bête quand elle a aligné ses exemples sans hausser le ton. Les haies basses, les passages d'eau, les temps de pâture, tout ça formait un ensemble qu'aucun mot générique ne rendait bien. Je n'avais pas de réponse nette sur les limites des politiques locales, et je n'ai pas fait semblant d'en avoir une. Pour ce cadrage-là, je préfère garder mes distances et relire un dossier sérieux plutôt que raconter n'importe quoi. Là, franchement, je vous conseille de consulter un agent de terrain ou un naturaliste si la question devient technique.

Elle défendait des pratiques d'élevage anciennes, mais pas par nostalgie. Elle les défendait parce qu'elles laissaient du temps au sol et aux animaux sauvages. J'ai vu ce que ça changeait quand une parcelle reste ouverte puis se referme à nouveau. Les écologistes des villes passent par moments à côté de ce lien très simple entre bêtes, eau et végétation. Moi aussi, ce matin-là, je l'avais raté avant qu'elle me le mette sous le nez.

Je me suis rendu compte que ma manière de simplifier faisait disparaître le conflit, alors qu'il faisait partie du paysage. Elle ne cherchait pas à plaire aux mots à la mode. Elle parlait de passages, de repos, de dérangement, de reprise de pâture, avec des exemples qui sentaient la terre mouillée. C'est aussi ça qui m'a retenu. Cette parole ne flottait pas. Elle s'appuyait sur du vécu, et sur des traces que je pouvais regarder moi-même.

Ce que je sais maintenant, que je ne savais pas avant ce matin-là

Ce matin-là, j'ai compris que la biodiversité se mesure d'abord avec les yeux, les doigts et un peu de patience. Une trace trop lisse, une plume coincée dans une souche, une zone rase près de l'eau, tout cela raconte quelque chose. J'ai noté 4 empreintes d'aigrette près d'un bourrelet humide, puis une cinquième un peu plus loin, déjà mangée par la croûte de sel. Ce genre de détail me dit plus qu'une formule générale. Il me dit si le terrain respire encore.

J'ai aussi retenu que les acteurs locaux dérangent par moments parce qu'ils ne parlent pas comme les dossiers propres. Cette éleveuse ne séparait pas son travail du marais. Elle ne jouait pas la grande théorie, elle nommait ce qu'elle voyait. Et c'est précisément là que j'ai trouvé sa parole solide. Dans mes 12 ans de rédaction, j'ai appris que les récits les plus utiles viennent rarement des phrases bien polies.

Je ne prétends pas que cette matinée résout quoi que ce soit. Je sais seulement qu'elle m'a obligé à sortir du confort de mon écran. Pour quelqu'un qui accepte de se salir les genoux et de perdre ses repères pendant 1 matinée entière, l'expérience vaut le détour. Je l'ai sentie dans mes bottes, et aussi dans ma manière d'écrire après coup. J'ai arrêté de croire qu'un mot pouvait remplacer un paysage.

Avant de venir, j'avais envisagé une conférence à Arles et deux lectures plus tranquilles chez moi. J'aurais eu des phrases propres, des notes rangées et moins de sable dans les chaussures. Mais aucune page ne m'aurait appris le petit geste qu'elle a fait pour lire une empreinte récente. Quand je suis rentré du Mas de la Tour, 6 heures 35 plus tard, j'ai gardé ce doute-là. Il m'a paru plus utile que mes notes bien alignées, parce qu'il me rappelait la vraie place des mots.

Matthieu Vallée

Matthieu Vallée publie sur le magazine Pays d'Arles en Transition des contenus consacrés à la transition écologique locale, aux initiatives durables et aux repères concrets pour mieux comprendre les évolutions du territoire. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et une lecture accessible des sujets écologiques.

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